Publié le 23/05/2024

Qu’est-ce qui vous a motivé pour devenir référent « Droit des étrangers » ?

Lorsque j’ai rejoint en 2021 la Mission Locale Nord-Meusien qui comprend la ville de Verdun et le nord du département, la direction m’a proposé le rôle de référent « Droit des étrangers ». J’ai vécu à l’étranger pendant de nombreuses années, notamment à Haïti. En plus du français, je parle anglais, espagnol et créole. J’ai toujours eu un fort attrait pour les cultures et les langues étrangères. D’ailleurs, quand je suis rentré en France, j’ai exercé comme formateur FLE (Français langue étrangère) dans plusieurs organismes. Je dispensais des cours de français écrit et oral à des élèves jeunes et adultes bénéficiaires de la protection internationale dont le français n’est pas la langue maternelle. Accompagner des jeunes allophones de 16 à 25 ans m’est donc apparu comme totalement évident !

En quoi consiste en règle générale votre activité ?

Au quotidien, j’assure l’accueil des jeunes étrangers à la Mission Locale. Actuellement, je suis environ une cinquantaine de jeunes non-francophones. Cette prise de contact est essentielle pour eux. Ils arrivent dans un pays dont ils ne connaissent ni la langue, ni les règles et sont un peu perdus. En revanche, ils sont extrêmement motivés pour s’intégrer, apprendre et maîtriser le français, trouver un travail et bâtir une existence stable. Il ne faut pas perdre de vue qu’ils proviennent très souvent de pays ravagés par la guerre, la violence et la pauvreté. Avant d’arriver en France et d’être régularisés, ils ont vécu un parcours périlleux et compliqué. Pouvoir échanger avec eux et les faire se sentir compris est une étape cruciale dans leur accompagnement.

Ensuite, je les aide dans les méandres administratifs pour l’obtention et le renouvellement de leur titre de séjour. Je me dois également d’assurer une veille législative régulière. La réglementation évolue fréquemment. La loi immigration de janvier 2024 a par exemple créé une carte de séjour « travailleur temporaire » ou « salarié » d’une durée d’un an. Elle a modifié également d’autres dispositions concernant les travailleurs étrangers. Cela a systématiquement des conséquences concrètes qu’il faut anticiper dans le parcours de chaque jeune accompagné.

Enfin, je travaille étroitement avec un réseau de partenaires locaux comme le CADA (Centre d’accueil de demandeurs d’asile) ou encore l’AMIE (Association meusienne d’information et d’entraide) qui est un CHRS qui héberge beaucoup de jeunes allophones. Je suis également en lien avec les centres de formation professionnelle comme l’AFPA et le Greta ainsi que les services d’Etat départementaux et nationaux. Grâce à notre pôle entreprises, j’entretiens aussi des relations avec des entreprises locales qui ont besoin de pourvoir des postes et qui recrutent. Avec ce pôle, j’aide d’ailleurs assez souvent des PME qui n’ont pas de service RH dédié et qui doivent accomplir des démarches administratives spécifiques pour pouvoir embaucher un jeune étranger.

Quelles sont les problématiques récurrentes que rencontrent les jeunes ressortissants étrangers qui arrivent sur votre territoire ?

La langue française constitue le tout premier obstacle. Il est donc essentiel qu’un jeune commence aussitôt l’apprentissage de celle-ci pour pouvoir s’intégrer par la suite et avoir une activité professionnelle. Généralement, ils sont tous très demandeurs mais l’acquisition des notions linguistiques n’est pas toujours évidente. Il y a une grande disparité de niveau parmi eux, entre ceux qui étudiaient déjà dans leur pays d’origine et ceux qui souffrent à la base d’illettrisme. Il s’agit donc d’embarquer tout le monde pour les faire progresser et être capable de s’exprimer et dialoguer dans la vie de tous les jours.

Ensuite, les démarches administratives sont d’une grande complexité. Il existe beaucoup de titres de séjour différents selon les profils des uns et des autres. Il faut savoir où s’adresser, quels éléments fournir et quand déposer et renouveler les dossiers. Sans parler des particularités inhérentes à chaque titre de séjour. Certains autorisent le droit de travailler. D’autres pas. Je les conseille et les guide pour que leur parcours administratif soit le plus fluide possible.

Enfin, il arrive que la population locale nourrisse une certaine défiance à l’égard de ces jeunes étrangers et ne leur accorde pas un accueil bienveillant. Ils en conçoivent une certaine tristesse car la plupart du temps, ils ont une volonté affirmée de s’intégrer dans leur nouvel environnement. J’ai aussi retrouvé cette réticence chez certains chefs d’entreprise. Mais j’observe toutefois une nette amélioration chez les entrepreneurs qui ont embauché un jeune étranger. Ils sont ravis de l’expérience et disposés à prendre de nouveaux profils car ils les trouvent travailleurs, impliqués et jamais en retard.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui s’apprête à devenir référent « Droits des étrangers »?

Pour moi, il y a un prérequis incontournable : avoir une grande ouverture d’esprit. Chacun arrive avec une histoire particulière, avec un niveau de français plus ou moins précis. D’emblée, il ne faut pas hésiter à communiquer, à reformuler les propos si nécessaire pour s’assurer que l’on a bien compris et établir ainsi un dialogue constructif. Cela suppose un peu de patience et d’empathie.

Autre point essentiel : savoir aller au-delà des clichés et des préjugés. Parmi les jeunes étrangers qui arrivent à la Mission Locale, certains sont en effet issus de cultures où les droits de l’Homme et les droits de la Femme sont souvent peu ou pas respectés. D’où certaines incompréhensions par rapport au contexte français. Dans certaines fratries, j’ai pu voir que la sœur était celle qui était assignée aux tâches ménagères. Dans ce contexte, il s’agit d’expliquer les valeurs qui s’appliquent en France. Globalement, le message passe bien, notamment chez les jeunes ravis de pouvoir s’émanciper. Pour les parents, c’est parfois un peu plus complexe car cela bouscule des traditions. Néanmoins, ce ne sont pas les cas les plus fréquents que je rencontre. Par exemple, les jeunes sont les premiers à s’investir dans un atelier où l’on prépare la Galette des Rois !

Quels enseignements et observations retirez-vous depuis que vous êtes référent « droits des étrangers » ?

Je note qu’il y a encore du travail pour intégrer durablement les jeunes étrangers même si des progrès incontestables ont été réalisés. Il faut aussi continuer à lever la défiance au sein de la population dont une certaine partie est tentée par un repli identitaire. Toutefois, le déclin démographique français et les emplois à pourvoir sur les métiers en tension offrent des opportunités pour ces jeunes.

C’est un travail de longue haleine qui requiert des ressources spécifiques que nous n’avons pas toujours. Pour mieux répondre aux attentes, nous avons créé un Contrat Engagement Jeunes (CEJ) allophone ajusté aux besoins des jeunes étrangers que nous accompagnons. Mais nous manquons quelque peu de moyens. Heureusement que l’on peut compter sur la solidarité de certains partenaires avec lesquels nous avons adapté par exemple une formation pour le Code de la Route. La question de la mobilité est importante pour ces jeunes.

Il faudrait également pouvoir dispenser plus d’heures de cours de français. Celles obligatoires de l’Office français de l’immigration et l’intégration ne sont pas suffisantes pour acquérir un bon niveau.

Quel est le dossier dont vous êtes le plus fier ou ému ?

Ce n’est pas facile d’en extraire un en particulier mais j’ai spontanément envie de parler de Quadir. Il s’agit d’un jeune Afghan que j’ai accompagné il y a deux ans. Il a fui son pays à cause de la situation que tout le monde connaît. Quand il est arrivé en France, il ne parlait pas un mot de français et avait des problèmes de santé. Pourtant, il a fait preuve d’une volonté acharnée pour s’en sortir. Il était hyper assidu à tous les cours linguistiques. Il est entré ensuite en formation soudure avant d’enchaîner avec un contrat à durée indéterminée. Deux ans plus tard, il est totalement autonome. Il a son logement et une voiture. Il parle parfaitement français. Je le recroise régulièrement à la salle de sports. Il est même devenu guidant pour d’autres jeunes de son pays d’origine qu’il conseille et oriente. Il est devenu une référence montrant qu’on peut s’intégrer durablement.

J’ai d’autres cas comme ce couple venant du Yémen dont la maman donne désormais des cours à l’école maternelle. Il y aussi ces deux jeunes Ukrainiennes qui étaient artistes peintres avant la guerre. Aujourd’hui, elles ont créé une petite entreprise de peinture décorative pour les particuliers. Il y a vraiment une grande diversité dans ces histoires individuelles. Les groupes de jeunes que nous constituons apprennent à découvrir leurs différences mais sont solidaires entre eux. Ils ont en fait tous les mêmes rêves mais dans une langue différente. A nous de les faire devenir réalité !

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