Pouvez-vous nous revenir sur cette journée ?
Nadia Djoumoi : Dans les mois qui ont suivi le passage du cyclone, nous avons souhaité organiser une action pour permettre aux jeunes de se retrouver et d’oublier, le temps d’un instant, le traumatisme du passage du cyclone. Avec les professionnels de la Mission Locale, nous avons choisi d’organiser cette journée autour des jeux et de la culture mahoraise, dans une perspective de se réapproprier cette partie de notre histoire. Pour les besoins de cette journée, nous avons confectionné et testé plusieurs ateliers qui ont ensuite été proposés aux participants. Ces derniers ont pu s’essayer à la confection de balles en feuilles de cocotier tressées. Ils ont aussi pu jouer à un jeu de tirage de corde local appelé le « M’GURU ». Un stand de jeu d’échecs mahorais, qui se joue avec des pierres sur une tablette en pierre et en bois sculpté, était également proposé. L’objectif était à la fois de pratiquer et de leur permettre de concevoir les jeux (les cordes, les balles de cocotier…) et d’en découvrir les origines grâce aux explications des professionnels de la Mission Locale. Les jeunes ont découvert comment nos aïeux s’amusaient à leur âge. La journée s’est ensuite conclue par un concert de STACO, un jeune artiste local. Initialement, nous avions prévu qu’il ne joue qu’un ou deux morceaux, mais la ferveur de la journée l’a amené à jouer tout son album.
Comment est venue cette idée de faire redécouvrir ces pratiques culturelles aux jeunes de la Mission Locale ?
Le passage du cyclone a totalement mis notre île à nu. Nous étions sans service public et sans accès à l’eau potable ni à l’électricité. Pour pallier ces besoins, nous avons dû reprendre des pratiques et d’anciens systèmes que nos grands-parents exploitaient : aller prendre notre eau au puits, récupérer des vieilles lampes à pétrole pour s’éclairer… De là est née l’idée de faire revivre ces pratiques qui ne sont plus transmises et de les inculquer aux jeunes que nous accompagnons. Le choix d’explorer les pratiques culturelles et les loisirs mahorais était évident, notamment car, en raison des coupures des moyens de communication, il est difficile pour les jeunes de créer et de maintenir le contact.
Quel bilan tirez-vous de cette journée et quels ont été les retours des jeunes participants ?
Au total, 200 jeunes ont participé à cette journée. Les retours étaient positifs : les jeunes étaient très heureux. C’était vraiment un moment très convivial. Concernant les activités en elles-mêmes, ce fut une vraie découverte pour eux, et même pour nous, professionnels. Tout cela nous incite à reconduire ce type d’action et à explorer d’autres pratiques liées à notre culture, peut-être cette fois-ci autour d’une autre thématique.
Selon vous, quels sont les apports de la culture dans ce type de contexte ?
Il faut savoir que notre île compte plusieurs communautés, avec la communauté mahoraise et la communauté comorienne, issues de l’archipel des Comores. Politiquement, c’est un sujet assez sensible, sujet à des débats houleux, voire au conflit. Nous le ressentons fortement sur le territoire. Quand nous avons travaillé sur la conception des ateliers, nous nous sommes rendu compte que ces communautés avaient les mêmes pratiques, les mêmes jeux, et cela a permis de rapprocher les gens.
C’est l’un des apports de la culture : gommer les différences et se réconcilier avec notre identité. Nous n’avons peut-être pas la même nationalité, mais nous avons une culture et une langue qui se rapprochent sensiblement.
Cela fait un peu plus d’un an que le cyclone est passé. Quelle est la situation actuelle des jeunes et de votre Mission Locale ?
Le soutien du réseau des Missions Locales, et notamment l’argent récolté par la cagnotte, nous a permis, contrairement à d’autres acteurs ou à certains services publics, de reprendre rapidement notre activité à 100 %, peu de temps après le cyclone. Une fois que nous avons retrouvé le réseau et les lignes téléphoniques, la reprise s’est faite normalement et les jeunes ont pu retrouver leur Mission Locale. En ce qui concerne leur état psychologique, nous avons mené un important travail d’accompagnement pour les aider à surmonter le traumatisme. Le conteneur reçu par nos amis des Missions Locales de La Réunion a également été précieux. Les affaires et les produits ont non seulement permis de pallier les besoins de certains jeunes, mais ont aussi, via le bouche-à-oreille, permis à d’autres de pousser la porte de notre structure.
Puis, progressivement, au fur et à mesure que la situation commençait à se stabiliser, nous avons pu revenir à notre mission : penser avec eux leur insertion. Nous avons donc invité, en octobre, les acteurs économiques de notre île à participer à un séminaire. Au total, 50 partenaires issus de différents horizons, y compris de la fonction publique, étaient présents. Cela a été une opportunité pour les jeunes de prendre contact avec des entreprises et des centres de formation. Ils étaient investis : ils ont parlé de leurs ambitions et de leurs projets. Cela leur a permis de faire le lien avec les acteurs du territoire.
Malgré tout, des fragilités sont encore présentes. Nous sommes actuellement en période cyclonique et, dès qu’il y a un coup de vent violent, les souvenirs et les traumatismes reviennent. Cela est notamment renforcé par le fait que, comme je l’ai évoqué, beaucoup d’acteurs ont du mal à relancer leur activité. De nombreux outils et actions nécessaires pour aider ces jeunes sont encore manquants.
Focus – Quand la solidarité du réseau des Missions Locales agit comme accélérateur de la relance de la Mission Locale de Mayotte
Après le cyclone, la Mission Locale de Mayotte a pu compter sur une mobilisation exceptionnelle du réseau des Missions Locales. Pendant plusieurs mois, l’appui coordonné de l’ARML Océan Indien et de l’UNML, à travers une cellule nationale de soutien, a permis de répondre aux urgences et soutenir la remise sur pied rapide de la Mission Locale au service des jeunes de Mayotte.
Dès les premières semaines suivant le cyclone, l’ARML Océan Indien a joué un rôle central dans l’appui à la Mission Locale de Mayotte, en lien étroit avec l’UNML. La création d’un fonds national de solidarité, piloté par l’ARML, alimenté par la générosité du réseau des Missions Locales a permis une réactivation rapide de l’activité : remplacement de matériels et moyens de communication, distribution de bons alimentaires, mise en place d’un dressing solidaire, installation de cuves d’eau dans les antennes, soutien psychologique renforcé aux équipes et aux jeunes… En avril 2025, un séminaire de la Commission Ultramarine de l’UNML a recherché des leviers concrets pour accompagner les professionnels dans un contexte de reconstruction.
Au terme de plusieurs mois de travail collectif, et grâce à l’engagement et à la résilience des équipes de la Mission Locale de Mayotte, la cellule nationale de suivi a pu être clôturée fin janvier 2026, marquant le passage d’une phase d’appui exceptionnel à une dynamique pleinement relancée.