Comment la Mission Locale de L’Aigle-Mortagne en Normandie fait de la Garantie jeunes un «espace d’innovation»

Du côté des Missions Locales |

Entrée dans la Garantie jeunes en mai 2015, la Mission Locale de L'Aigle-Mortagne a expérimenté le dispositif un an et demi avant sa généralisation au 1er janvier 2017. Pendant la phase d’expérimentation, "on a eu besoin de tâtonner, on a essayé plein de formules pour gagner en souplesse et ne pas travailler dans l’urgence", explique Mélissa Michel, conseillère chargée du dispositif. La directrice de la Mission Locale, Marilène Dheygers, voit la Garantie jeunes comme "un espace d’innovation" qu’il faut "aborder en "'mode projet". L’équipe de la Mission Locale revient sur la mise en place du dispositif et détaille comment la Garantie jeunes fonctionne sur le terrain. Un reportage de Morgane Gaillard / AEF.

Article de Morgane Gaillard, diffusé avec l'aimable autorisation d'AEF

"La Garantie jeunes n’est qu’un dispositif, il ne faut pas en faire le VIP de l’accompagnement", explique Marilène Dheygers, à l’AEF, le 1er février 2017. La Mission Locale de L’Aigle-Mortagne (Normandie) est entrée dans le dispositif en mai 2015, "j’ai fait le choix de ne pas engager de gros investissements au départ, pour prendre le temps d’identifier les besoins, sans risquer de les créer", ajoute la directrice de la Mission Locale. Depuis un an et demi, la Mission Locale expérimente le dispositif, avec 105 jeunes entrés en 2015 et 130 en 2016 ; elle met aujourd’hui en œuvre la généralisation et vise les 220 entrées en 2017.

Avec l’intégralité de son territoire classé ZRR (zone de revitalisation rurale) et près de la moitié des jeunes accueillis qui n’ont pas le permis de conduire, la Mission Locale se doit de mettre l’accent sur la mobilité. Elle n’organise pas de session collective en Garantie jeunes sur les vacances scolaires par exemple, les transports scolaires étant le seul moyen pour les jeunes de se rendre sur place.

"On a eu besoin de "tâtonner"

Pendant la phase d’expérimentation, "on a eu besoin de tâtonner, on a essayé plein de formules pour gagner en souplesse et ne pas travailler dans l’urgence. On a changé la configuration des locaux [et créé un bureau fermé pour faire les entretiens individuels], renforcé l’équipe dédiée à la Garantie jeunes, remanié les ateliers pour travailler davantage le projet professionnel des jeunes par exemple…", détaille Mélissa Michel, conseillère et coordinatrice Garantie jeunes. "Il faut aborder la Garantie jeunes en 'mode projet'", confirme Marilène Dheygers qui voit le dispositif comme "un espace d’innovations" : "quand quelque chose est une réussite sur la Garantie jeunes, on le duplique à l’échelle de la Mission Locale, cela a été le cas sur le choix d’un fil rouge notamment". Ainsi, en guise de fil rouge pour l’année 2017, la structure a choisi le patrimoine de la région, en travaillant autour des moulins, avec des immersions en entreprises, un chantier d’insertion, etc.

La Mission Locale de L’Aigle a aussi opté pour la création de promotions de jeunes mineurs. "Mélangés avec des jeunes plus âgés, les mineurs décrochent ou perturbent le groupe, c’est une question de maturité et d’objectifs", indique la directrice. Le contenu est adapté, plus ciblé vers l’apprentissage notamment.

La généralisation s'accompagne de plus de souplesse

Avec la généralisation du dispositif, "les choses vont encore évoluer, mais aujourd’hui l’organisation et les outils fonctionnent bien", souligne Mélissa Michel, "cette année va nous permettre de consolider et poser nos pratiques". Plusieurs évolutions ont été apportées dans le cadre de cette généralisation, Marilène Dheygers salue la "souplesse" qu’elles permettent. "Avec la commission de validation, les entrées dans le dispositif se faisaient 3 ou 4 mois plus tard et on perdait des jeunes. Sa suppression va nous permettre de faire entrer le jeune tout de suite", note-t-elle.

De même, l’abandon de l’obligation d’avoir un binôme de conseillers dédiés à la Garantie jeunes va permettre à la Mission Locale d’ouvrir une troisième antenne (à Val-au-Perche) et d’y déployer le dispositif. "Nous allons ainsi toucher des jeunes qui ne viennent pas sur Mortagne, donc palier une inégalité d’accès aux droits, et alléger la demande sur l’antenne de Mortagne, où il y a environ 25-30 jeunes sur la liste d’attente", se félicite la directrice.

"Le 1er critère d'orientation, c'est la précarité"

La Mission Locale accueille environ 1 900 jeunes par an et chaque année, ce sont entre 550 et 600 nouveaux jeunes qui poussent sa porte. Tiphaine Lepelley, conseillère, explique que "le premier critère pour orienter les jeunes vers la Garantie jeunes, c’est la précarité" car "l’allocation va leur permettre de débloquer un problème de logement ou de passer le permis". Cyril, entré dans le dispositif depuis 15 jours, voit l’allocation comme "une bouffée d’oxygène" qui lui permet de payer notamment l’assurance et l’essence de son scooter ; "si on n’est pas mobile, on ne peut rien faire ici", précise-t-il.

Tiphaine Lepelley dirige également vers le dispositif les jeunes ayant besoin d’un soutien renforcé car, après la session collective de 16 jours (répartis sur 4 à 5 semaines), les jeunes voient leur conseiller référent une fois par semaine. "On va nous pousser pendant un an", note Kevin, fraîchement entré dans le dispositif. La conseillère mise parfois sur la Garantie jeunes pour "donner un souffle nouveau" à l’accompagnement de jeunes suivis depuis longtemps, "grâce au collectif, au changement de conseiller, etc.". Certains jeunes refusent d’entrer en Garantie jeunes, "c’est souvent le collectif qui les bloque, mais aussi le côté cadré", précise Tiphaine Lepelley.

Le collectif : "un atout pour les jeunes et les conseillers"

La session collective est pourtant vue comme "un atout pour les jeunes et les conseillers", remarque Alexia Chabot, conseillère chargée de la Garantie jeunes, "on les voit sous un nouveau jour et certains s’ouvrent dans les moments collectifs". C’est le cas de Cyril, accompagné auparavant par la Mission Locale et vu comme très réservé qui, à la faveur d’un atelier d’improvisation, "s’est révélé", se félicite Mélissa Michel. "Le groupe donne aussi des bases aux jeunes qui auront sûrement à travailler en équipe un jour", complète Alexia Chabot.

"Grâce au collectif, les jeunes se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls à avoir les mêmes soucis", note Mélissa Michel. "Parfois, les conseils passent mieux s’ils sont donnés par un jeune et non par un adulte", poursuit-elle. Des jeunes sortis du dispositif viennent ainsi témoigner de leur parcours et répondre aux questions des bénéficiaires. Dimitri, qui a trouvé un emploi à l’issue de la Garantie jeunes, leur a par exemple dit de "ne jamais baisser les bras et de toujours y croire", explique Max, en Garantie jeunes.

Faire le lien entre le collectif et l'individuel

Dans les premiers jours suivant l’entrée dans le dispositif, les conseillères voient chaque jeune de la promotion en entretien individuel. Le premier rendez-vous est là pour "nouer la relation de confiance", explique Mélissa Michel. De façon plus générale, les entretiens individuels "évitent que le jeune soit noyé dans le collectif et qu’il perde de vue ses intérêts, voire décroche", ajoute la conseillère qui s’attache à faire le lien entre les sessions collectives et les rendez-vous en tête-à-tête. Avec Gilberte, autre jeune accompagnée, elle revient ainsi sur ses difficultés à prendre la parole en groupe. Toutes deux s’accordent pour travailler ce point lors des prochains ateliers. "Dès qu’une question personnelle se pose, on la traite en entretien individuel, le collectif reste centré sur le projet professionnel", souligne Mélissa Michel. Le projet professionnel des jeunes est aussi abordé lors des rendez-vous individuels, pour établir des priorités, les aider à travailler sur leur projet…

"Nous ne sommes pas très bons sur les sorties positives", reconnaît Marilène Dheygers, "mais on ne raisonne pas vraiment en termes de retours à l’emploi, le plus important c’est que le dispositif apporte une plus-value au jeune". Les jeunes acquièrent de l’autonomie en recherchant des stages et en travaillant leur projet professionnel notamment : "ils cherchent seuls, on les conseille s’ils ont besoin, on ne décroche nous-même le téléphone qu’en dernier recours", explique Mélissa Michel.

La Mission Locale essaie de faire parrainer chaque promotion par un chef d’entreprise, "pour faire le lien avec le monde de l’entreprise", explique la directrice. Avec les emplois d’avenir, la Mission Locale a opéré un "virage dans la relation aux entreprises", remarque Marilène Dheygers, "on a multiplié les rencontres avec les entreprises locales et mis en place des procédures qualité pour que les chefs d’entreprise aient une réponse rapide et soient en confiance".

Le Pacea "va formaliser les choses"
Remplaçant du Civis (Contrat d’insertion dans la vie sociale) depuis le 1er janvier 2017, le Pacea (Parcours contractualisé d’accompagnement vers l’emploi et l’autonomie) est le nouveau cadre contractuel unique de l’accompagnement des jeunes. Il est constitué de phases d’accompagnement de durées variables, qui peuvent être fractionnables dans la limite de 24 mois consécutifs. La Garantie jeunes en est la modalité la plus avancée. Pour Marilène Dheygers, directrice de la Mission Locale de L’Aigle-Mortagne, le Pacea "va formaliser les choses et permettre d’améliorer la qualité de l’accueil et de l’accompagnement". Il va "donner du sens au métier de conseiller : on est dans de l’accompagnement global et on se donne du temps", estime-t-elle. La directrice déplore uniquement l’absence d’enveloppe allouée au dispositif, "c’est une incertitude lourde à porter pour des structures comme nous". A lire également : "L’instruction sur le PACEA et la généralisation de la Garantie jeunes envoyée aux Direccte

La Mission Locale de L’Aigle-Mortagne s’est dotée d’un outil d’aide au diagnostic pour les conseillers. Le Pepps (Pour une évaluation du parcours professionnel et social) est un camembert avec des thématiques (emploi, santé, handicap, sexualité…) et des questions liées à chacune d’elles. "Il permet de ne pas être démuni, car on n’est pas tous égaux pour aborder toutes les thématiques", explique Marilène. "On fait ainsi le tour de la situation du jeune, sans oublier un volet", ajoute Tiphaine Lepelley, conseillère. Avant de poursuivre : "mieux les connaître permet de leur proposer des solutions adaptées" et ce diagnostic global permet de mettre "parfois le doigt sur ce qui bloque dans la vie du jeune". Le diagnostic est suivi d’un plan d’action cosigné par le jeune et son conseiller.

La Mission Locale de L’Aigle-Mortagne en chiffres

  • 2 sites (L’Aigle et Mortagne) et 19 permanences (dont 1 en QPV) ;
  • 1 615 jeunes accompagnés en 2015, la Mission Locale ayant accueilli 2 112 jeunes au total ;
  • 40 % des jeunes accompagnés en 2015 avaient un niveau V non validé ou infra ;
  • 49 % des jeunes accompagnés en 2015 étaient des femmes, dont 15 % avaient au moins un enfant ;
  • 25 salariés dont 12 conseillers, chacun en charge d’un territoire ;
  • un territoire de 85 000 habitants.